L’Apprentissage de Duddy Kravitz de Mordecai Richler

Publié en 1959, L’Apprentissage de Duddy Kravitz est le roman le plus connu de Mordecai Richler, notamment parce qu’il a fait l’objet d’un film en 1974. L’édition francophone que j’ai lu est une traduction de 2016, il y avait eu une première traduction en 1976.

L’intrigue du roman se déroule à la fin des années 1940, entre le quartier juif du Mile End à Montréal, et Saint-Agathe-des-Monts dans les Laurentides, le tout sur un fond d’antisémitisme. Après avoir campé les personnages de la famille Kravitz sur la rue Saint-Urbain, Richler nous raconte essentiellement la quête de Duddy Kravitz pour répondre à la maxime que son grand-père Simcha lui a dite un jour «Un homme sans terre n’est personne». Dans la tête de Duddy, posséder un terrain sera la preuve ultime qu'il est quelqu’un, il aura réussi, il ne sera plus un bon à rien comme on lui répète tout les jours. D’autant plus qu’on le compare à son frère Lennie, un étudiant en médecine à McGill, aidé financièrement par son oncle Benjy.

Ainsi, dès l’adolescence, Duddy multiplie les occasions de garnir son compte de banque. D’ailleurs ce sont justement ses multiples emplois, ses combines plus ou moins légales et ses entreprises qui donnent le rythme au roman, on sent son hyperactivité, ça bouge tout le temps. C’est lors de son épisode de serveur à l’Hôtel des sables, un hôtel réservé aux Juifs fortunés, et, après avoir été flouée par ses collègues, qu’il fera la rencontre d’Yvette Durelle. Elle lui fera découvrir le lac qui deviendra son obsession et elle sera sa compagne pour la suite de l’histoire.

Duddy est perçu comme étant travaillant, débrouillard, voir intelligent, mais plus il progresse dans sa quête maladive, plus il se révèle être un personnage plutôt inquiétant, manipulateur, menteur et prêt à tout pour atteindre son but. Il déçoit constamment Yvette, il fait faillite pour ne pas payer ses dettes et il atteint le point de non-retour en trahissant son ami Virgil, pour acheter le dernier terrain autour du lac de ses rêves.

Duddy obtient donc ce qu’il voulait, les terres autour du lac. Cependant, ce qu’il n’a pas vu, c’est qu’il a perdu le respect de son grand-père, l’amour d’Yvette, l’amitié et l’admiration de Virgil. Duddy finit isolé, victime de son ambition démesurée. Il croit quand même être quelqu’un maintenant parce que les commerçants sont prêts à lui faire crédit… «L’apprentissage» qu’aurait dû comprendre Duddy, c’est que l’obtention d’un statut via la réussite matérielle ne devrait pas se faire au détriment de l’intégrité et de la loyauté.

J’ai bien aimé ce roman, notamment pour son ancrage montréalais. Je pouvais facilement en comprendre le décor et les tensions sociales entre les anglophones de Westmount, les travailleurs et travailleuses francophones et la communauté juive. Puis, les multiples activités de Duddy pour trouver des fonds donnent le rythme et nous incitent comme lecteur à poursuivre notre lecture, on se demande «mais que va-t-il faire encore?». D’autre part, j’ai apprécié l’humour ironique que Richler a introduit dans son roman, plus particulièrement autour des productions filmographiques des Bar-mitsva. Cet aspect de son écriture peut donner un côté caricatural à certains personnages, puisqu’il grossit certaines caractéristiques et y revient; les études de Lennie, les histoires de Max, le jardin de Simcha, l’impuissance de Benjy, le regard de Duddy sur les jeunes femmes, etc. Ça demeure une bonne histoire qui nous rappelle quelques balises liées à l’ambition et à la réussite.

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