Les Chroniques du pays des gens les plus heureux du monde ( 2020 / 2023) de Wole Soyinka représente certainement une œuvre hors de l’ordinaire. Tout d’abord, Soyinka n’avait rien écrit depuis 1973, il a reçu le prix Nobel en 1986 et voilà qu’il rédige ce roman en quelques mois. L’idée de ce roman lui est venue d’un vrai rapport qui avançait que les Nigérians faisaient partie des peuples les plus heureux du monde. Ce qui lui a inspiré cette «satire» de la vie sociale et politique du Nigéria, considérant que ce pays croule sous la corruption et la criminalité, en tout genre.
L'action se déroule dans un Nigéria imaginaire et tourne autour du docteur Kighare Menka. Ce dernier fait partie du «Gong des quatre» avec Duyole Pitan-Payne, Prince Badetona et Farodion, des amis qui se sont connus lors de leurs études universitaires en Angleterre. L'intrigue principale relève de la découverte surprise d’une entreprise de trafic d'organes. Ainsi, après la réception en son honneur au Hilltop Manor, le docteur Menka est approché par des hommes mystérieux qui lui proposent de se joindre à une organisation clandestine appelée «Human Resources». Cette entreprise dispose d'un catalogue sophistiqué de partie de corps humain pour la vente aux plus offrants. «Human Resources» cible le Dr Menka compte tenu de son accès privilégié à des organes à l'hôpital où il travaille. Cependant, ce dernier trouve cette offre plutôt épouvantable et il en informe aussitôt ses amis encore présents à la réception. Puis, leur tentative d'exposer publiquement ce réseau entraîne des représailles immédiates, le Hilltop Manor est victime d’un incendie criminel.Le Dr Menka se réfugie à Lagos auprès de son ami Duyole. Ils ont le projet de construire un centre de réadaptation financée par l'entreprise d'ingénierie de Duyole. Avant que Duyole parte pour New York où une nomination aux Nations-Unies l’attend, Menka lui demande de l'aide pour décoder un message chiffré récupéré dans les dossiers de «Human Resources». Cependant, juste avant son départ, Duyole est victime d'une explosion dans son atelier. Il est grièvement blessé, il est transporté d’urgence à l'hôpital universitaire de Salzburg en Autriche pour y recevoir des traitements. Dans tout ce brouhaha, on a perdu la trace du mystérieux document secret au sujet des activités de «Human Resources». Duyole meurt en Autriche et un imbroglio bizarre naît entre ses parents et ses enfants au sujet du lieu où l’enterrer, en Autriche ou au Nigeria.
Toutefois, Menka, en agissant conformément aux désirs exprimés dans le testament de son ami Duyole, organise le rapatriement du corps au Nigeria. Sir Goddie Danfere, le premier ministre et Papa Davina, le prédicateur entrepreneur, souhaitent créer une cérémonie grandiose soi-disant pour honorer ce grand homme d'État disparu. Dans les faits, Sir Goddie y voit une occasion d'acquérir du capital politique, tandis que Papa Davina compte utiliser la cérémonie pour créer un nouveau site de pèlerinage à ajouter à son empire religieux. Ces deux personnages occupent une place prépondérante au sein d’une organisation secrète qui s’avère être une sorte de mélange de secte et de parti politique clandestin. Pour eux, la mort de Duyole devient une occasion d’abus de pouvoir et de création de profits tout en protégeant le réseau de trafic d’organes.
Dans les dernières pages du roman, Soyinka nous a fabriqué un dénouement inattendu où les masques tombent. Lors d'une rencontre privée, Papa Davina confesse à Sir Goddie son rôle direct dans l'assassinat de Duyole. Puis, il révèle qu’il est en réalité Farodion, le quatrième membre disparu du «Gong des quatre». Ainsi, Farodion, sous sa fausse identité de gourou, a dirigé la trahison de son groupe d’amis de jeunesse pour assouvir sa soif de pouvoir, tout en gérant le réseau de trafic d'organes. Au lieu d’être estomaqué par autant de cruauté, Sir Goddie Danfere se montre impressionné par l'audace et l'ambition démesurée de Papa Davina, alias Farodion. Le roman se termine sur un pacte de corruption entre les deux hommes, le leader politique et le charlatan spirituel. Ils s'entendent pour s'allier afin de maintenir leur emprise sur le pays. Ainsi, le Nigeria reste condamné au chaos créé par ses propres élites.
On comprend que Soyinka, reconnu pour être un écrivain engagé, ait voulu dénoncer la corruption et l’aliénation religieuse qui minent les structures du pouvoir au profit des élites nigérianes. Cette dénonciation a pris la forme d’un roman policier satirique plutôt complexe. La structure du roman et l’écriture de Soyinka en font une œuvre plutôt difficile pour les lecteurs. Il laisse volontairement plusieurs éléments sans réponse. Est-ce une forme de testament politique de Soyinka, puisque la réalité nigériane n’est pas très loin de cette fiction romanesque. Ce roman est fort probablement meilleur dans sa version originale anglaise.

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