La lecture du «Banquier anarchiste» (1922 / 2000) de Fernando Pessoa laisse plutôt perplexe. On s’attend à ce que les deux protagonistes argumentent, mais il n’en est rien. Pessoa laisse le banquier faire la démonstration de son anarchisme pratique et abandonne le lecteur à ses questionnements. Nous sommes face à une histoire pleine de «oui, mais!». On y reviendra.
Donc, le récit prend la forme d’un dialogue entre deux personnages sans nom. L’un d’eux est le narrateur et l’autre, c’est le banquier, son ami, aujourd’hui un homme riche et cultivé. Ainsi, au cours d’un banal dîner, le narrateur veut relancer la discussion en lançant au banquier quelque chose comme «Il paraît que vous étiez anarchiste?». Le banquier, presque insulté, affirme haut et fort qu’il a toujours été un anarchiste convaincu. Légèrement surpris, son ami lui demande d’expliquer comment un banquier, symbole ultime du capitalisme, peut prétendre souscrire à une idéologie qui vise à abolir l’État et la propriété privée et toute forme de hiérarchies de contrôle. C’est à ce moment que le banquier entreprend un long monologue, difficile à suivre, pour faire la démonstration de sa «logique» très personnelle lui permettant d’être un banquier et un commerçant tout en étant convaincu de suivre la doctrine politique de l’anarchisme. L’ami narrateur et Pessoa nous laissent pantois devant cette démonstration. J’ose imaginer que Pessoa fait appel à l’intelligence des lecteurs pour que nous y voyions une parodie, un cynisme extrême. Il veut provoquer quelque chose.Au début, le banquier insiste pour souligner qu’il s’agit bien du même anarchisme que celui auquel le narrateur fait référence. Par contre, à mon avis, nous avons ici un premier glissement, puisqu’il fait de la «liberté» le but ultime de l'anarchisme, ce qui n’est pas le cas. Puis, il nous raconte qu’au travers de ses expériences de militant anarchiste, il a découvert que même les groupes anarchistes créent des règles. Là encore, il ne dit pas tout, l’anarchisme, ce n’est pas le chaos, dans une société anarchiste, il y aura des règles, mais elles auront été décidées par l’ensemble des citoyens. Le banquier poursuit en affirmant que les militants reproduisent les rapports de pouvoir qu’ils veulent abolir. C’est bien possible, mais il est de mauvaise foi, car s’il y a des consignes à suivre, il y aura probablement des militants à qui le groupe aura attribué le rôle de s’assurer qu’elles sont suivies. Il est bien possible que Pessoa se permette ici une critique du mouvement anarchiste qui, de façon générale, ne semble aller nulle part.
Le banquier lance ensuite que l’établissement d’une société anarchiste ne peut se faire dans le cadre d’une transition progressive, puisqu’il faut détruire toutes les «fictions sociales». C’est à mon sens une affirmation gratuite qui ne fait qu’introduire son point suivant. S’il n’y a pas de transition, il faut mettre en place un processus révolutionnaire. Or, les révolutions ne nous ont donné que des dictatures militaires (pouvoir de l'armé) ou des dictatures du prolétariat (pouvoir du parti).
Bien qu’il souligne que l’anarchisme vise à éliminer les inégalités sociales et les oppressions pour tous, le banquier adopte une position purement individualiste. Il s’y accroche en affirmant qu’on a qu’une vie à vivre, qu’il faut la mettre à profit et que l’altruisme, l’esprit de sacrifice et la solidarité ne sont pas naturels chez l’humain. Encore une fois, une affirmation sans fondement, car, bien au contraire, si l’humain s’est rendu là où il est aujourd’hui, c’est bien grâce à son travail collectif et solidaire.Malgré cela, c’est de cette façon que le banquier en arrive à sa conclusion provocatrice qui met en évidence que, pour être anarchiste, il faut être totalement libre, pour y arriver, il faut être très riche. Ainsi, devenir riche est la voie la plus «logique» vers l’anarchisme. De surcroît, il affirme qu’il n’a exploité personne pour devenir riche.
Malheureusement, dans ce «monologue», le banquier transforme les idéaux anarchistes en une apologie de l’individualisme. Il confond la notion de liberté individuelle et celle de liberté économique. Il y a ici un détournement de l’esprit égalitaire de l’anarchisme. À mon sens, le banquier est un libertarien et non un anarchiste.
P.-S. De nos jours, il semble que l’anarchisme soit devenu quasiment indéfinissable devant la quantité incroyable de mouvements plus ou moins sectaires. À la décharge du banquier, il y a même un mouvement «d’anarchiste individualiste», incroyable, n’est-ce pas. D’autre part, il ne semble pas y avoir de différence entre le «socialisme libertaire» et «l'anarchisme social». L’anarchisme serait-il devenu complètement vide de sens?


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