Veiller sur elle de Jean-Baptiste Andrea

«Veiller sur elle» (2023) est un excellent roman parce qu’à sa lecture, on veut connaître la suite, c’est un signe qui ne ment pas. J’ai bien aimé ce roman de Jean-Baptiste Andrea, qui lui a mérité le prix Goncourt. Le roman raconte la vie de Michelangelo Vitaliani, surnommé Mimo (le narrateur), un sculpteur de talent atteint de nanisme et né dans la pauvreté. Son histoire est construite autour de son lien indéfectible avec Viola Orsini, une femme rebelle, coincée dans une famille d’aristocrates. Le tout se déroule dans l’Italie du XXᵉ siècle.

Le récit débute dans les années 1980, où Mimo est au seuil de la mort dans un monastère italien où il vit cloîtré depuis quarante ans. Il y a veillé sur sa dernière œuvre, une sculpture de la Pietà mystérieuse, plus ou moins mise à l’index par le Vatican. Au fil de ses dernières heures de vie, il se remémore son enfance modeste, son père sculpteur, la transaction qui l’envoi chez son oncle Zio Alberto, un sculpteur alcoolique qui exploite son talent, et puis finalement les étapes de son ascension progressive comme artiste de talent. Cependant, adolescent, il rencontre Viola, une fille issue d’une famille riche et influente, avec qui il construit une amitié secrète et passionnée qui durera toute leur vie. Elle aussi est différente… Elle lit tout ce qu’elle trouve dans la bibliothèque de son père et en retient l’essentiel aisément. Leur amitié est secouée par l’amour, la rivalité, la jalousie, les séparations volontaires et imposées et les mariages de convenance. Le destin de ces deux personnages se déroule au travers de la Première Guerre mondiale, de la montée du fascisme italien et de la Deuxième Guerre mondiale.

Alors que Viola ne peut aspirer qu’à servir d’épouse, dans un mariage stratégique qui permettra à sa famille d’étendre son pouvoir, Mimo se retrouve sous la férule d’un sculpteur de Florence et se voit contraint de s’éloigner. Pendant des décennies, il partira et reviendra dans la petite ville italienne de Pietra d’Alba, où l’attendra celle qui s’est déclarée sa « jumelle cosmique » depuis leur première rencontre. Mais voilà que Francesco Orsini, un des frères de Viola, qui occupe maintenant une bonne place dans la hiérarchie du Vatican, fait en sorte que les Orsini deviennent les mécènes de Mimo. Il produira des sculptures pour le Vatican, des collègues de Francesco et pour la classe politique de l’époque.

Malheureusement, l’ego de Mimo prend le dessus, il fait preuve de faiblesse, sombre un temps dans la débauche accompagnée par Stefano Orsini, un proche du gouvernement de Mussolini. Il a ajouté le régime fasciste à son carnet de commandes, ce qui lui permet d’aspirer à devenir membre de l’Académie Royale d'Italie. Viola ne cesse de le lui reprocher. Il retourne voir le maître de Florence, car il sent qu’il a perdu le goût de sculpter, il laisse la réalisation des commandes à ses assistants.

Finalement, lors de la cérémonie de remise de sa médaille de l’Académie, Mimo suit le conseil de Viola en refusant ce prix. Puis, il fait scandale en accusant le régime de Mussolini de tous les crimes… Il est envoyé en prison sur le champ. Mais, c’est la fin de la guerre et le régime tombe, le conseil de Viola lui aura rendu service, puisqu’il sera libéré ayant critiqué le gouvernement déchu. Pendant ce temps, Viola est entrée en campagne électorale et elle se dirige vers une victoire, mais le jeu des influences des hommes la rattrape et l’oblige à se retirer de la course.

Un violent tremblement de terre viendra mettre fin à toutes ses tractations. Il prendra aussi la vie de Viola. Ce choc ultime redonnera à Mimo l’inspiration et le souffle qu’il avait perdu. C’est là qu’il entreprendra et réalisera son chef‑d’œuvre, une Pietà intimement liée à l’image de Viola. Il se retrouvera dans le monastère à «veiller sur elle» jusqu’à sa mort.

Dans ce roman, Andrea met un soin particulier à faire de Viola une féministe représentative du combat de bien des femmes de cette époque. Il est d’autant plus intéressant qu’il ait réussi à y joindre une histoire d’amitié / amour crédible entre Mimo et Viola. Car, pour certains lecteurs, nous ne sommes que devant une sorte de Roméo et Juliette revisités dans un contexte social italien. Pire, pour d’autres, on se rapprocherait trop du conte du genre la belle et la bête.

L’aspect historique est très intéressant, il ajoute une couche de pertinence au récit. Les personnages sont bien campés et occupent la place qu’il leur revient. L’expérience de scénariste de l’auteur le sert bien, car son écriture permet au lecteur de voir l’histoire, de se l’imaginer. Son écriture est également belle et par fois poétique, notamment pour certaines descriptions d’ambiance. Avec ce mélange d’ingrédients, il a su capter un large auditoire en publiant un roman accessible, émouvant et humain.


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