Le Temps où nous chantions de Richard Powers

«Le Temps où nous chantions» de Richard Powers (2003 / 2006), publié en anglais sous le titre «The Time of Our Singing» est un roman-fleuve, une fresque familiale et historique qui s'étend sur un demi-siècle. Powers y entrelace trois grands thèmes, la musique, le racisme et le temps. C'est un roman ambitieux, très dense, parfois comparé à l’œuvre de Thomas Mann.

Le roman est structuré autour de la voix de Joseph (Joey), qui raconte l'histoire de sa famille de manière non linéaire, puisque l’on fait des sauts dans le temps à chaque chapitre. On passe souvent d’une génération à l’autre, les grands-parents (William Daley et Nettie Ellen Alexander), les parents (David Strom et Delia Daley) et les enfants (Jonah, Joseph et Ruth)...

Le roman s'ouvre sur un événement réel lorsqu’en avril 1939, la chanteuse Marian Anderson s’est vu refuser son adhésion à l’association de femmes «Daughters of the American Revolution» en raison de la couleur de sa peau. En guise de protestation, elle chante devant des milliers de personnes rassemblées au Lincoln Memorial à Washington. C'est dans cette foule survoltée que David Strom et Delia Daley se rencontrent. Un coup de foudre nourrie par l'amour de la musique.

Leur union est un défi, puisque le mariage interracial est inacceptable dans la société de l’époque, en plus il est interdit par la loi dans de nombreux États. Ils s'installent à New York, en refusant, dans leur esprit, de se soumettre aux catégories raciales du monde extérieur.

Delia met ses rêves de chanteuse de côté pour rapidement fonder une famille. Ils élèvent leurs trois enfants, Jonah, Joseph et Ruth dans une maison où la musique prend toute la place. Ils font l’école à la maison et presque toutes les matières sont prétexte à la musique. Bien sûr, Delia enseigne le chant à ses fils, en leur transmettant une technique vocale hors pair. Jonah, l'aîné, possède une voix d'une grande beauté qui laisse présager une éventuelle carrière exceptionnelle.

David enseigne la physique et travail dans un laboratoire secret avec une douzaine d’autres immigrants européens. Cette expertise lui permet d’enseigner à ses enfants les mathématiques et de les initier à sa vision du temps, inspirée d'Einstein. Le passé, le présent et le futur coexistent, c’est de cette façon qu’il appréhende son existence et celle de ses enfants.

Bien que la maison familiale soit un refuge hors du temps et à l’abri des conflits raciaux, le monde extérieur demeure violent lorsque la famille y est exposée. Les regards insistants, les insultes, les petits gestes associés à cette violence psychologique du racisme latent de la société américaine. Les enfants, qui sont ni noirs ni blancs, apprennent difficilement qu'ils n'appartiennent à aucun de ces groupes raciaux.

Le point tournant du roman est certainement la mort de Delia dans un incendie qui sera classé comme un accident... La disparition de la mère brise l'équilibre de la famille et chacun de ses membres est perdu. David se consacre encore plus à sa physique et à son travail. Il n’arrive pas à faire son deuil. Les trois enfants choisissent des voies différentes pour tenter de savoir qui ils sont.

Jonah finit par intégrer Juilliard pour y perfectionner ses connaissances de la musique et parfaire sa technique de chant. Après avoir remporté des concours de chant, il poursuit une carrière de chanteur lyrique avec un répertoire de musique classique et ancienne. Il refuse de se voir défini par sa race, il se présente plutôt comme un artiste dont la voix fait foi de son grand talent. Il connaît d’ailleurs du succès sur la scène internationale.

De son côté Joseph se contente de jouer le rôle de pianiste-accompagnateur pour son frère. Moins doué vocalement, mais plus en contrôle de ses émotions, il est une sorte de rempart pour Jonah. Il observe la trajectoire professionnelle de son frère tout en tentant de trouver sa propre place. Il est hésitant entre la musique classique dite «blanche» et le Jazz associé à la communauté noire.

Leur petite sœur, Ruth, rompt radicalement avec cette idée de demeurer en marge de la société, à l’écart des conflits raciaux. Elle embarque de plain-pied dans le mouvement des droits civiques, le Black Power, puis elle joindra même les Black Panthers. Elle coupe les liens avec ses frères qu'elle accuse de fuir leur identité noire et de ne pas être capables de choisir leurs camps.

En trame de fond du cheminement des différents personnages, et plus particulièrement des enfants, Powers nous déroule l'histoire des États-Unis en parsèment le récit d’événements, tels que la bombe atomique, les assassinats de Kennedy et de Martin Luther King, les émeutes raciales, la guerre du Vietnam, les manifestations, les élections américaines, etc. Ces événements influencent différemment la vie de chacun des personnages.

Dans les derniers chapitres, les morts se bousculent, en vieillissant, David Strom sombre dans la démence. Il se retrouve perdu dans ses théories sur le temps, mais c’est comme si son esprit appliquait la théorie en ne distinguant plus le présent du passé. Sa mort ne rapproche pas plus les enfants. Alors que Joseph a rejoint Jonah en tournée en Europe, il apprend le décès de Richard Powers, le conjoint de Ruth et le père de ses deux enfants. Il l’appelle au numéro qu’elle lui a donné et il tombe sur le Dr Daley, son grand-père, à qui il n’a pas parlé depuis plus de 20 ans. Il les rejoint à Philadelphie. Ruth lui fait part de son projet d’une école communautaire pour les noirs en Californie, où il pourrait enseigner la musique. Puis après avoir finalement parlé avec ses petits-fils Jonah et Joseph. Le Dr William Daley décède, l’esprit en paix.

Puis voilà que Jonah annonce à Joseph que la tournée de son ensemble vocal se déplacera pour une deuxième fois en Amérique. Un Jonah qui, après des années de recherche du son qui le rendrait heureux, annonce à Ruth qu’il souhaite maintenant explorer le gospel, le negro spiritual et la musique issue de ses racines musicales afro-américaines. Mais avant qu'il puisse faire avancer ce projet, Jonah meurt suite à son implication dans les émeutes de 1992 à Los Angeles.

Joseph et Ruth se retrouvent aux funérailles de Jonah et poursuivent la réconciliation amorcée il y a quelque temps. Le roman se termine sur une boucle temporelle où la scène de la fin rappelle la scène du début, mais deux générations plus tard.

Ce roman est une sorte de doctorat en philosophie, c’est d’ailleurs ce qui peut le rendre difficile à lire, cet œuvre demande un effort. Powers met de l’avant trois réponses possibles devant ce qu’impose le racisme à ses personnages. Ainsi, le cheminement que s’impose Jonah est alimenté par le déni, Joseph, pour sa part, tente le compromis ou la médiation, alors que Ruth choisit la lutte, l'engagement radical. Powers évite de favoriser ou d’idéaliser un de ces parcours, il laisse ça à ses lecteurs.

D’autre part, Delia et David, comme parent, ont voulu transmettre à leurs enfants la beauté du monde, notamment par la musique. Ils croyaient ainsi pouvoir les protéger du racisme, mais, dans les faits, ils les ont plutôt privés d’expériences et d'outils nécessaires pour affronter le vrai monde, ce monde qui peut être aussi cruel qu’il peut être beau.

Powers s’attaque aussi au mythe qui laisse entendre que la musique serait le seul espace où le racisme semble disparaître, mais il s’agit plutôt d’une illusion. La musique ne sauvera pas le monde de ses travers. Elle est plutôt un outil pour favoriser le dialogue et éventuellement accompagner une transformation.

Les paroles de David Strom au sujet du temps s’immiscent dans tout le roman. L'idée que le temps n'est pas linéaire colle à la structure particulière du roman. D’une certaine façon la narration de Joseph tend à nous faire remonter le temps en invitant les morts (Charles, Delia, David, Richard, William, Jonah) dans le présent.

Je ne recommanderais pas ce roman à n’importe qui, il s’adresse au coureur de fond qui apprécie l’histoire américaine...

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