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Bien que «La Nuit sacrée» (1987) de Tahar Ben Jelloun soit la suite de «L’Enfant de sable», on peut très bien le lire sans avoir lu le précédent. Nous sommes donc devant l’histoire d’une fille que son père avait élevée comme un garçon parce qu’il était exaspéré de n’avoir que sept filles. Il devait préserver l’honneur de la famille et disposer d’un héritier. Dans ce récit Ahmed / Zahra prend elle-même la parole pour raconter son histoire au «je».
L’histoire commence durant la vingt-septième nuit du ramadan, appelée la «nuit du destin» (titre que devait porter le roman au départ). Sur son lit de mort, le père rappelle à Zahra le mensonge qui a façonné toute son existence jusqu’à ce jour. Elle n’était pas le fils souhaité, mais plutôt la huitième fille transformée en garçon selon la volonté de son père. Une fumisterie qui dure depuis vingt ans. Cette révélation est douloureuse, car elle expose Ahmed / Zahra à son identité incertaine et lui fait revivre toute la violence des contraintes d’une vie vécue sous un masque.Après les funérailles, Zahra se rend au cimetière et largue son passé sous terre avec son père. Ce rituel s’apparente à une renaissance, puisqu’elle quitte le village et sa famille dans une quête identitaire. Le long périple qui commence va s’avérer difficile pour Zahra, mais aussi pour le lecteur, puisqu’il y aura des moments et des lieux ancrés dans la réalité et d’autres qui relèvent davantage des contes des milles et une nuit. C’est ainsi qu’elle rencontrera un chevalier qui l’amènera dans un jardin idyllique peuplé d’enfant. Un passage qui peut être assimilé au monde merveilleux de l’enfance dans le parcours initiatique de Zahra.
Plus tard, elle se soumettra dans une forêt au sexe d’un homme inconnu. Cet épisode lui permet de découvrir le «féminin» de son corps qu’elle se réapproprie. Toutefois, Zahra réalise également qu’elle est dans une société où le corps des femmes demeure sous la domination masculine. Zahra poursuit sa route jusqu’à Agadir où une femme prénommée l’Assise l’accueil chez elle. Elle y vit avec son frère aveugle, le Consul. L’Assise lui demande de tenir compagnie à son frère lorsqu’elle va travailler au hammam. Aux fils des jours, Zahra et le Consul s’apprivoisent, deviennent des amis, puis des amoureux. Le passage où Zahra accompagne le Consul au bordel représente certainement la clé d’une autre transition dans le cheminement identitaire de Zahra, qui se trouve maintenant dans la peau d’une jeune femme amoureuse.
Cette relation provoque la jalousie de l’Assise, qui fait enquête sur le passé mystérieux de Zahra. Elle retrace l’oncle de Zahra, qui se présente à la maison et l’accuse de mensonge et de vol de l’héritage de la famille. Zahra ayant fait une croix définitive sur son passé, ce brusque rappel l’incite à tuer son oncle avec l’arme du Consul. Ce geste irréversible l’amène directement en prison. Ben Jelloun insiste pour que la liberté souhaitée de Zahra se réalise dans la douleur, ses sœurs la retrouvent en prison pour la mutiler avec la complicité des gardiennes.
Un médecin va tout de même prendre le risque de l’aider et l’enverra à l’hôpital. Ce séjour sera précieux pour Zahra, il lui permettra un voyage intérieur, une sorte d’introspection spirituelle. À son retour en prison, elle deviendra rapidement une écrivaine publique, une conseillère et même une confidente pour les autres prisonnières. Avec cet épisode, on a l’impression que Ben Jelloun permet à Zahra d’acquérir une vraie maturité et d’entrer de plain-pied dans le monde adulte.
À sa sortie de prison, Zahra se dirige vers la mer, elle y croisera l’Assise. Soudainement, la brume du bord de mer est dissipée par une lumière intense qui dévoile une maison blanche. Elle va y entrer pour finalement y retrouver le Consul, son amoureux. Cette fin plutôt mystérieuse laisse place à toute sorte d’interprétation. Toutefois, replacer dans le cheminement de Zhara, il est possible d’y voir l’atteinte d’une forme de sérénité, la sagesse liée à l’expérience.
De prime abord, il est difficile d’apprécier ce roman tellement il est déroutant par l’alternance continuelle entre le réalisme et le rêve plus ou moins mystique. Il faut être attentif pour essayer de saisir les messages de l’auteur au travers du voyage intérieur de Zahra. Chaque étape de son périple aussi violent qu’il soit correspond à une transformation de son identité. D’autre part, le roman semble rempli de symboles qu’on ne voit pas nécessairement à une première lecture. Il y a plein de contraires d’évoqués, en commençant par le masculin et le féminin, l’obscurité et la lumière, la terre et l’eau, etc. Et ces deux prénoms qui commencent par les lettres A et Z, les deux étages de la maison de l’Assise qui peuvent être associés à une forme d’ascension, etc. Bien entendu, nous avons également compris que Ben Jelloun dénonce le patriarcat, l’obsession de l’héritier masculin et la domination violente du sort des femmes maghrébines.
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