La Horde : comment les Mongols ont changé le monde de Marie Favereau

 L'essai de Marie Favereau, «La Horde : comment les Mongols ont changé le monde» (2021 / 2023), s’inscrit dans le mouvement d’une relecture de l’histoire de l'Empire mongol. Favereau travaille à démonter les clichés que nous avons tous en tête, qui présentent les Mongols comme des barbares qui détruisent tout sur leur passage. Elle démontre ici que la Horde d'or (le khanat jochide) était en réalité un État nomade complexe, flexible et résilient, qui a mis en place la première mondialisation commerciale eurasiatique.

Comme point de départ, il faut prendre note que de son vivant, Gengis Khan partage son empire entre ses quatre fils, Jochi (Djötchi), Chagatay (Djaghataï), Ögödei et Tolui, qui administraient leurs provinces (ulus) en tant que gouverneurs. L'Empire est donc divisé en ulus (peuple, communauté) pour lesquels les gouvernants disposent de plusieurs prérogatives administratives et judiciaires. La Horde d'or, dont il est surtout question dans cet ouvrage, se trouve à être la portion Ouest de l’empire sous la gouverne de Jochi.

Favereau nous explique que le sens à donner à la «horde», c’est celui d’un le campement central mobile, le cœur politique de l'empire. Elle nous décrit comment la Horde déplaçait des villes entières le long des fleuves (notamment la Volga) selon les saisons. Ces mouvements se faisaient selon une organisation stricte ou la répartition des ressources obéissait à une discipline quasi militaire. Le nomadisme était perçu comme une force, la flexibilité et la mobilité liées à ce mode de vie ont permis à  la Horde de résister aux crises politiques et environnementales pendant près de trois siècles, du XIIIe au XVe siècle .

La Horde régnait sur un territoire immense et diversifié, l’empire mongol a atteint son sommet en 1279. Les khans ont pu y gouverner grâce à leur capacité d’intégrer des populations extrêmement différentes. Le régime mongol a fait cohabiter des Slaves, des Caucasiens, des Turcs, des commerçants italiens, etc. Ils ont su déléguer et s’adapter aux modes de gouvernance locaux. Il en allait de même sur le plan religieux, les khans mongols n'imposaient pas leur spiritualité. Le chamanisme d’abord avant leur islamisation progressive au XIVe siècle. Ainsi, les institutions chrétiennes orthodoxes, musulmanes ou bouddhistes se sont vu accorder des exemptions fiscales en échange de leurs prières et de leur soumission politique.


Cette façon d’appréhender la gouvernance des peuples étrangers, auquel s’ajoutait l’établissement d’alliances stratégiques souvent scellé par des mariages, a permis de mettre en place ce que les historiens ont appelé la Pax Mongolica. C’est ainsi que, selon Favereau, l'apport majeur des Mongols relève de la sécurisation des routes commerciales, dont la route de la soie. Pour la première fois, un marchand pouvait entre autres voyager de l'Italie à la Chine sans danger. Les Mongols ont réussi à harmoniser les systèmes fiscaux dont ils tiraient profit et le système postal avec la mise en place des relais appelés «Yam». Il n’est pas difficile de croire que cette période ait favorisé une circulation sans précédent des technologies, des cultures et des idées.

À cette étape, Favereau nous amène du côté de la Russie pour remettre en perspective le concept du «joug tatar». Elle nous démontre comment les principautés russes (notamment Moscou) ne se sont pas construites contre les Mongols, mais avec eux. Les princes russes (comme Alexandre Nevski) agissaient comme des agents fiscaux pour le compte des khans mongols. On y apprend que l’empire mongol a eu une influence durable sur l'histoire de la Russie, puisque les structures administratives, fiscales et postales de la future Russie tsariste ont été directement héritées de la Horde d'or.

Bien sûr, l'ouvrage se termine avec la fin de la Horde, mais Favereau précise qu’il ne s’agissait pas d’un déclin brutal. Au XIVe siècle, la Peste noire a rudement affecté la Horde. La population a diminué de beaucoup et les entrées d’argent se sont faites plus rares, d’autant que les routes commerciales se sont avérées être des accélérateurs de la pandémie. Puis, les rivalités entre les descendants des quatre fils se sont exacerbé, ce qui a entraîné une fragmentation de l’empire en plusieurs entités autonomes, dont les khanats de Crimée, de Kazan, d'Astrakhan, de Sibir et de Qasim pour ce qui est de la Horde d'or. Ce qui a permis de prolonger encore longtemps l'influence mongole en Eurasie.

Avec cet ouvrage Marie Favereau a certainement réussi son pari de réhabiliter l'agenda politique des nomades et plus particulièrement des Mongols de la Horde d’or. Ils n'ont pas simplement conquis cette partie du monde par la guerre, mais ils l'ont connecté en inventant une forme de gouvernance mobile unique dans l'histoire de l'humanité. Cet essai demeure complexe à mon sens, il demande un effort de la part du lecteur qui ne fait pas partie des initiés de l’histoire médiévale de l’empire mongol, de l’Asie, du Moyen-Orient et de l’Europe de l’Est. L’arbre généalogique des descendants de Gengis Khan, le glossaire des termes mongols et la douzaine de cartes géographiques sont des outils fort utiles pour accompagner le lecteur.


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