La Bossue de Sao Ichikawa

 «La Bossue» (2023 / 2025) est le premier roman de l'auteure japonaise Sao Ichikawa. Il s’agit d’une œuvre courte, mais qui punch. Elle fait preuve d’un humour noir qui peut créer un malaise, mais c’est justement ce qui fait que nous sommes loin du misérabilisme et de la pitié. Parce que, voyez-vous, Ichikawa est atteinte d'une myopathie congénitale tout comme son personnage principal.

Le roman nous raconte le quotidien de Shaka Isawa, une femme d'une quarantaine d'années atteinte d'une myopathie congénitale. Elle vit pratiquement confinée à sa chambre dans une résidence spécialisée de luxe. Un «privilège» que ses riches parents ont pu lui léguer. Il y est donc question de tubulure, de mucus, de respirateur, de fauteuil roulant, de douleur, de corset pour sa scoliose, de dépendance, etc. Les aides-soignants et les autres résidents constituent ainsi son seul entourage.

Par contre, même si son environnement immédiat est plutôt limité, sa vie numérique est prolifique. À l’aide de son iPad, des réseaux sociaux et de tout ce que permet maintenant l’internet, Shaka s'est construit une vie virtuelle en utilisant différents pseudonymes qui lui permettent une liberté d’expression totale. Elle met en ligne sur Twitter, dans une forme de journal, des pensées provocantes et cyniques du genre «Dans une autre vie, j'aimerais être une prostituée de luxe». Elle rédige, contre rémunération, de brèves fictions érotiques pour des magazines pour adultes. Elle suit des cours universitaires en ligne en sciences humaines pour en savoir plus sur l'histoire et les conditions de vie des personnes en situation de handicap.

Le récit bascule lorsque Tanaka, l'un des aides-soignants, lui fait part qu’il l’a reconnu sur Twitter malgré l’utilisation d’un pseudonyme. Il lui lance à la figure un des souhaits qu’elle a mis en ligne, disant qu’elle voudrait être enceinte (pour plus tard avorter) pour ainsi se sentir humaine. En conséquence, elle a annoncé qu’elle était à la recherche d’un donneur de sperme. Loin de s'en offusquer, Shaka décide de faire une offre inimaginable à Tanaka. Elle lui propose une grosse somme d'argent en échange d'un rapport sexuel et du don de sperme. Shaka cherche à vivre l'expérience de la grossesse pour ne plus être qu’une « monstresse » et se sentir femme. Je vous laisse découvrir la suite et ce n’est pas ce à quoi vous vous attendez...

Tout au long du récit Ichikawa passe son message au sujet de la société japonaise qui «invisibilise» les personnes handicapées. Elle souligne particulièrement le fait que la société semble croire que les personnes handicapées n’ont pas de vie affective ou sexuelle. Fait intéressant, elle dénonce le monde de l’édition, qui a longtemps refusé de fournir les versions électroniques des ouvrages publiés, particulièrement dans le contexte des études universitaires de son personnage. L’auteure m’a fait réaliser qu’il fallait de bonnes capacités physiques pour lire un livre dans sa version papier. Il faut voir le texte, il faut avoir la force de le tenir en main, il faut avoir la dextérité nécessaire pour tourner les pages...

Ainsi, «La Bossue» est un roman que l’on pourrait qualifier de pamphlétaire qui vise à éliminer la pitié et certains tabous. Sao (l’auteure) et Shaka (le personnage) revendiquent plus d’autonomie, elles veulent être en contrôle de leur propre destin. Il est déroutant de percevoir son corps comme une prison.

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