«Les Enfants sont rois» (2021) de Delphine De Vigan est un roman qui s’inscrit bien dans l’air du temps. Le thème principal étant l’attrait du monde virtuel exposé dans les médias sociaux et plus spécifiquement l’exploitation de l’image des enfants «cute».
L’auteure nous présente Mélanie Claux, la mère des enfants dont il sera question, comme une femme profondément marquée dans sa jeunesse par les téléréalités. Émissions auxquelles elle a essayé de participer sans véritable succès. Elle est fascinée par la visibilité qu’offrent les réseaux sociaux dans leur ensemble. Tôt après la naissance de ses deux enfants, devant le succès d’autres parents, elle démarre sa propre chaîne YouTube familiale, qu’elle nomme «Happy Récré». Elle met en scène et y diffuse son quotidien avec ses enfants, Sammy Diore et Kimmy Diore, la plus jeune. Sa chaîne obtient rapidement du succès, les abonnées s’accumulent, les revenus publicitaires et de commandites bondissent. Les enfants deviennent de véritables stars suivies par des millions d’abonnés.Puis un jour, après une banale sortie, filmée et mise en ligne, pour choisir et acheter des espadrilles, Kimmy disparaît en bas de chez elle, en jouant à la cachette. Cette disparition fait entrer en scène un autre personnage clé, Clara Roussel, de la Brigade criminelle, elle sera en première ligne pour l’enquête. Qui a bien pu enlever la mignonne petite Kimmy, 6 ans? Les soupçons se portent d’abord sur l’entourage, comme c’est souvent le cas dans ce genre de situation. Les enquêteurs se tournent rapidement du côté des fans, des haters et des prédateurs potentiels, notamment en fouillant les commentaires négatifs qui apparaissent sous les vidéos. Cet aspect de l’enquête permet à De Vigan de montrer la violence des réseaux sociaux et l’impact de l’exposition de la vie privée en publique.
Quand Clara Roussel rencontre la mère, c’est un choc. Pour cette enquêtrice plutôt discrète, il est difficile d’envisager que quelqu’un puisse désirer autant la célébrité en exhibant ses enfants à de purs inconnus. De Vigan nous met en parallèle deux femmes aux personnalités opposées. Mélanie, la mère obsédée par la célébrité, et Clara, la policière plutôt réfractaire à l’exposition de sa personne.
Les enquêteurs découvrent progressivement comment la vie familiale a été entièrement réorganisée autour de la production de contenus pour YouTube et Instagram. Les enfants n’ont presque plus d’intimité, leur scolarité a été plus ou moins sacrifiée, puis ils font l’objet de pression à peine subtile pour performer devant la caméra. Compte tenu des revenus faramineux que la famille tire de leur rôle d’influenceur, les policiers s’attendent à une demande de rançon.
La tension est à son comble lorsque le ravisseur se manifeste en faisant parvenir un message avec un ongle. Puis arrivent les consignes pour le versement de la rançon à un organisme qui s’occupe de jeunes en difficulté cette fois avec une dent. Les parents sont d’accord pour verser la somme demandée afin de revoir leur petite Kimmy en vie.
En poursuivant le visionnement de l’ensemble des vidéos publiés par la mère, Clara Roussel perçoit l’envers du décor. Il y a évidemment une surexposition des enfants, mais elle constate également que le rythme des tournages est certainement épuisant pour d’aussi jeunes enfants. Clara se rend compte que le comportement de Kimmy laisse entendre qu’elle n’a pas vraiment le goût d’être devant la caméra.
Quelques jours plus tard, une ancienne voisine que la famille connaissait très bien se pointe au poste de police avec Kimmy. C’est elle qui se trouvait derrière se semblant d’enlèvement de Kimmy. En fait, dans les premiers jours, Kimmy a beaucoup dormi et elle était très contente de ne pas avoir à figurer dans les vidéos de sa mère...
Pour la suite, De Vigan nous fait faire un saut dans le temps. La trame de l’histoire passe de 2019 à 2031. Dans cette deuxième partie, Sammy et Kimmy sont devenus des adultes. Ce qui permet cette fois de mettre en lumière les conséquences à long terme de leur enfance constamment exposée au public. Ces deux jeunes adultes sont un peu perdus, ils ne savent pas vraiment qui ils sont… Ils vivent de sérieux problèmes relatifs à leur identité, à leur image, à leur corps, à l’estime de soi, etc. Ils se cachent et n’ont plus confiance aux adultes qui les entourent.
Après quelques années sans contacts, Kimmy et Sammy se donnent rendez-vous chez Sammy. Dès les premiers instants, ils comprennent leur souffrance, partagent leurs états d’âme. Ils savent que c’est ensemble avec l’amour qu’ils ont l’un pour l’autre qu’ils vont pouvoir se reconstruire et tenter de reprendre leur vie en main.
Au même moment, Kimmy lance une procédure judiciaire contre ses parents. Sa mère, Mélanie, qui poursuivait la diffusion narcissique de sa propre vie personnelle sur les réseaux sociaux, frappe un mur. Son monde idyllique s’effondre, mais son cerveau, qui carbure à la visibilité, y voit peut-être une opportunité pour tirer profit des événements...
Ce roman m’a plu pour la pertinence de son sujet et l’efficacité du rythme de l’histoire. La deuxième partie donne justement plus de poids à la démarche en exposant les conséquences potentielles. Les réseaux sociaux y sont présentés que sous un seul angle quasi caricatural, mais cela ne m’a pas dérangé outre mesure. L’auteur s’est exprimé sur les dangers de la mise en scène du bonheur en ligne et oui, le message prend probablement le dessus sur le roman lui-même.
Des parents qui «poussent» trop leurs enfants dans des activités liées à une performance (musique, sports, concours de toutes sortes), il y en a toujours eu, pensez un instant aux minis miss… La différence aujourd’hui, c’est que tout cela se fait maintenant dans un univers numérique mondiale, dont il est à peu près impossible de s’échapper.

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