«L'apiculteur d'Alep» (2019 / 2020) est un roman de Christy Lefteri, une auteure britannique d'origine chypriote. Elle s’est inspirée directement de son expérience comme bénévole pour l'UNICEF dans un camp de migrants à Athènes entre 2016 et 2017. Ses rencontres avec des réfugiés syriens lui ont permis de recueillir des témoignages authentiques et de construire la trame narrative de son roman. C’est ce qui en fait d’ailleurs un roman très réaliste, voir quasi documentaire.
Dès le départ on constate que Lefteri adopte une structure qui alterne constamment entre les lieux et les périodes temporelles, ce qui m’a légèrement agacée. Donc, on se retrouve tout d’abord en 2016 en Angleterre, où nos personnages principaux Nuri et Afra, séjournent dans un «Bed and Breakfast» en attendant les résultats de leur demande d'asile. Il n’y aura donc pas de suspense à savoir s’ils vont se rendre en Angleterre. Puis on revient aux années précédentes, où on nous décrit la belle vie d’avant tout cela, puis arrivent les affres de la guerre civile syrienne et les étapes de leur long voyage vers la terre promise, l’Angleterre dans leur cas. Le narrateur des événements est Nuri Ibrahim, notre apiculteur. C’est lui qui nous guide au travers des épreuves qu’impose l’exode aux réfugiés.Le roman débute sur des souvenirs idylliques d'Alep où Nuri et Afra y menaient une vie paisible et harmonieuse. Nuri et Mustafa géraient ensemble un commerce apicole prospère et Afra vendait ses peintures au marché local. La guerre civile syrienne éclate en 2011, la situation se détériore rapidement. Des extrémistes brûlent les ruches de Nuri et, pire encore, une bombe explose dans la cour intérieure de leur maison, tuant leur jeune fils Sami sous les yeux d’Afra.
Cet événement brise Afra, elle en devient aveugle en raison du choc traumatique d'avoir vu son enfant mourir. C'est finalement lorsque des soldats envahissent leur maison et menacent directement Nuri que le couple décide de quitter la Syrie. Ils se lancent alors dans un long voyage clandestin.
Nuri et Afra franchissent d'abord la frontière syrienne pour la Turquie, le pays le plus près d’Alep. Nuri y fait la rencontre de Mohammed, un jeune garçon seul qu'il prendra sous son aile, notamment parce qu’il lui fait penser à son fils Sami. Ce personnage deviendra important dans la narration des événements par Nuri.
Par la suite, ils doivent d’abord se rendre sur les rives de la Méditerranée pour éventuellement entreprendre la traversée vers une île grecque. Le roman décrit avec réalisme le contexte dangereux et périlleux de ces traversées en bateau vers la Grèce dans des embarcations inappropriées. Pendant le trajet, le jeune Mohammed manque de se noyer et Nuri le sauve. À leur arrivée en Grèce, ils se retrouvent dans des camps de réfugiés insalubres que Lefteri décrit avec précision grâce à son expérience des lieux. Il n’y a pas que de l’entraide dans ces camps, il s’y trouve aussi beaucoup de criminalité. Même si leur passeur a accepté de les loger en attendant que la logistique de leur départ vers l’Angleterre se mette en place, leur séjour de plusieurs semaines sera pénible pour notre couple de réfugiés.
Grâce à de faux papiers d’identité, Nuri et Afra arrivent finalement en Angleterre par avion. Ils se déposent dans la région de Brighton et font face à des entretiens d'immigration intimidants même si Lucy Fisher, une travailleuse sociale sympathique, les a aidés à se préparer. Ils demeurent dans l'incertitude quant au traitement de leur demande d'asile. Pendant les démarches et les attentes, ils côtoient d'autres réfugiés, notamment un homme marocain qui devient une figure de soutien amical.
Comme lecteur on découvre progressivement que Nuri a des hallucinations généralement liées au jeune Mohammed. La présence du garçon devient de plus en plus fantomatique au fil du temps. Afra est consciente du délire de Nuri et elle insiste auprès des médecins pour qu’ils traitent son mari. Suite à une de ses hallucinations, Nuri se réveille tout trempé sur une plage. Il passera plusieurs jours à l'hôpital. On comprend qu’il est atteint d’un syndrome de stress post-traumatique et que le jeune Mohammed n'a jamais existé.
Cette révélation marquera un tournant vers l’espoir d’une vie nouvelle. Nuri et Afra se rapprochent et parlent ouvertement de Sami, amorçant ainsi un véritable processus de deuil. Puis, Mustafa arrive pour offrir à Nuri la possibilité de s'occuper de ses nouvelles colonies d'abeilles et de recommencer leur partenariat ensemble. Alors que du côté de Afra, sa vue commence à revenir. Le couple peut afin se projeter dans l’avenir.
Le grand mérite du roman de Lefteri, c’est d’avoir mis un visage sur les réfugiés, elle a personnalisé leur parcours. La structure par bond peut être déconcertante, et encore plus si on y ajoute les hallucinations et rêveries de Nuri. Son écriture est généralement simple et compréhensible. On y retrouve un brin de poésie, notamment dans les descriptions et dans les liens entre les chapitres où le dernier mot de l’un devient le premier de l’autre. D’autre part, l’allégorie potentielle des abeilles et du sort des réfugiés ne saute pas aux yeux, elle m’a plutôt semblé forcée.
En évoquant Mohammed, l’enfant fictif de Nuri, Lefteri s’est permis une image forte en nous rappelant l'image du jeune Alan Kurdi, l'enfant syrien au chandail rouge échoué sur la plage en septembre 2015. J’ai également été amusé par les réactions physiques opposées que Lefteri a attribuées à ses personnages principaux, à savoir qu’Afra ne voit plus et Nuri voit des choses illusoires… Mais, en fin de compte, ce roman ne m’a pas suscité d’émotion particulière, c’est comme si j’étais demeuré à l’analyse de faits liés à l’exode de réfugiés.

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