Houris de Kamel Daoud

 

«Houris» est le roman de Kamel Daoud, récompensé du prix Goncourt en 2024. Le récit tourne autour de la guerre civile algérienne qui s’est déroulée de 1992 à 2002, période surnommée la «décennie noire». Ce roman de plus de 400 pages se déroule sur seulement 5 jours en juin 2018. Daoud a trouvé une formule que j’ai appréciée pour parler de cette guerre que la législation algérienne «oblige» à l’oubli...

Il met en scène Aube, une jeune Algérienne de 21 ans, survivante de cette guerre. Elle porte en elle les stigmates de ces massacres, elle a une gigantesque cicatrice au cou et ses cordes vocales ont été détruites. Le résultat en est qu’elle parle faiblement et respire par une canule implantée dans sa trachée. Aube est une rescapée du massacre des habitants de son village. Les islamistes ont égorgé entre mille et deux mille personnes, dont l’ensemble de sa famille. Dans son cas l’égorgeur l’a raté et elle a survécu grâce à l’insistance de Khadija qui l’adopta.

C’est ainsi que le roman commence alors qu'Aube enceinte s'interroge sur la venue au monde de son enfant. Elle raconte son quotidien à l’enfant à venir ou pas, qu’elle prénomme Houri. Elle est convaincue qu’il s’agit d’une fille et qu’elle ne devrait pas voir le jour dans ce monde fait pour les hommes. Elle lui fait part de ses interactions belliqueuses avec l’Iman de la mosquée qui se trouve en face de son salon de coiffure qu’elle a nommé Shéhérazade par défi. Aube croit que Houri devrait en savoir davantage sur elle et son histoire avant de décider de l’évacuer avec les trois pilules dont elle dispose pour le faire. Elle entreprend donc de lui raconter pourquoi elle dit être morte en décembre 1999 et née en janvier 2000. Puis pourquoi elle parle sans véritable voix et qu’elle arbore ce curieux sourire; l’appellation qu’elle utilise pour évoquer sa cicatrice.

Ce procédé permet à Daoud de raconter le massacre des villageois et les derniers regards entre Aube et sa sœur Fatima. On y introduit le rôle de sa mère adoptive Khadija, qui cherche encore aujourd’hui un médecin capable de lui réparer les cordes vocales.

Pour arriver à se décider sur le sort de Houri, Aube croit fermement qu’un voyage de retour dans son village natal est nécessaire. Durant ce voyage, l’auteur lui fait rencontrer quelques personnages, dont Aïssa Guerdi, un libraire contraint d’éditer et de vendre des livres de cuisine depuis la guerre civile. Aïssa est aussi profondément marqué par les atrocités commises durant cette période. Au point d’avoir une connaissance encyclopédique de presque tous les événements cruels qui y sont survenus. Il voudrait faire entendre la vérité sur cette répugnante guerre civile, mais l’obligation d’oubli le fait pratiquement passer pour un fou. Aïssa voit en Aube une témoin vivante de la vérité, «toi, ils vont te croire». Cette rencontre est une autre occasion pour l’auteur de dévoiler l’ampleur des massacres commis.

Arrivé à destination dans la confusion, Aube fera la connaissance de Hamra, qui lui racontera à quoi pouvait ressembler le sort des femmes qui vivaient dans le maquis avec les égorgeurs. Hamra n’est pas morte, mais elle n’existe plus! Ses enfants n’ont pas de mère! L’étiquette de terroriste lui colle à la peau, contrairement aux hommes devenus des «cuisiniers» lors de la réconciliation; l’armistice. Avec cette scène Daoud fait réaliser aux lecteurs que, pour les femmes, un camp ou l’autre ne valait pas mieux. Les déchirements liés à une guerre civile sont intenses et profondément traumatisants. Finalement, ce pèlerinage sur les lieux du massacre constitue pour Aube une quête de vérité et de réconciliation avec son passé traumatique.

J’ai bien aimé ce roman pour sa façon dont le récit est amené. C’est comme s’il avait trouvé une méthode douce pour nous dévoiler des choses horribles. Puis le voyage avec Aïssa nous permet en quelque sorte d’élargir la perspective de l’individuel au collectif, pour nous aider à saisir l’ampleur de cette catastrophe. À cet égard, je ne sais pas pourquoi, mais j’ai perdu le fil dans ce voyage lorsque Aube passe de la camionnette de Aïssa à sa voiture en panne sur le bord de la route… Puis Aïssa la rejoint plus tard au village.

D’autre part, on sent bien que l’objectif de Kamel Daoud est de nous faire connaître cette guerre civile que l’État algérien veut faire oublier. Ce qui aurait pu être un roman historique est davantage un plaidoyer pour dénoncer une situation insensée, à savoir effacer et masquer dix ans de l’histoire de l’Algérie. Je ne connaissais pas ces événements, il a donc rejoint et informé un lecteur de plus. Il insiste également beaucoup sur le sort réservé aux femmes lors de cette guerre et encore aujourd’hui. Il tente de redonner une certaine dignité aux femmes algériennes. Il vient contribuer à sa façon, à la résistance des femmes face à la violence à leur endroit. Daoud aborde la misogynie des islamistes et le conservatisme religieux de différentes façons, parfois humoristiques, d’autres fois sarcastiques, et parfois il est direct et violent. Son écriture à quelque chose qui me plaît, le choix des mots, ne serait-ce que cette manière de nommer différemment l’enfant à naître.

Évidemment on ne peut passer sous silence la controverse que le roman a suscitée à sa sortie, puisque des plaintes de violation du secret professionnel ont été déposées contre Kamel Daoud par Saâda Arbane et sa psychiatre affirmant que l’histoire d'Aube est celle de Saâda.


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